IGOR’


IGOR’
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C’est à la fin du XVIIIe siècle que fut connu Slovo o polku Igoreve (le Dit de la troupe d’Igor’ ) qui relate l’expédition du prince Igor’ Svjatoslavi face="EU Caron" カ contre les Polovtses, en 1185. Ce récit poétique fit bientôt partie du fonds de la culture littéraire russe et inspira notamment Aleksandr Borodin pour son Prince Igor .

Au cours des dernières décennies, le problème de l’authenticité de ce récit en tant que texte médiéval a fait l’objet de vives discussions. Au premier rang des sceptiques vient le slaviste français André Mazon, alors que les arguments de ceux qui tiennent le Slovo pour une épopée du XIIe siècle ont été présentés notamment par le linguiste Roman Jakobson et le médiéviste soviétique D. S. Lixa face="EU Caron" カev.

Le texte

Le Dit de la troupe d’Igor’ relate un événement d’importance secondaire qui n’occupe dans les chroniques russes du Moyen Âge qu’une place réduite: l’expédition malheureuse que mena en 1185 Igor’ Svjatoslavi face="EU Caron" カ, descendant de saint Vladimir et de Jaroslav le Sage, prince de la petite cité de Novgorod du Nord, sur la rivière Desna, au nord-est de Kiev, contre les Polovtses. Ceux-ci, connus également sous le nom de Coumans, appartenaient au groupe turk et étaient alors établis dans le bassin du Don et le long de la mer d’Azov.

Le Slovo , texte de trois mille mots environ, reprend, sous une forme souvent confuse, l’évocation des faits rapportés dans les chroniques. Il se distingue de celles-ci par la volonté d’élaboration littéraire qui se manifeste notamment dans le rythme des phrases, les digressions lyriques et un certain ton épique.

Dès le préambule, l’auteur s’interroge: qui célébrera-t-il? Après avoir rappelé les exploits des anciens princes, il choisit de chanter la geste d’Igor’. Quelle forme donnera-t-il à son chant? Il entend ne relater que les faits sans recourir aux comparaisons, aux métaphores de Bojan le Devin (barde légendaire, connu uniquement par le Slovo et la Zadonš face="EU Caron" カina ). En réalité, il aura fréquemment recours à un style imagé.

Dès le début, un mauvais présage accueille Igor’ et sa troupe: une éclipse de soleil. Le prince russe décide pourtant de poursuivre son expédition. Son frère Vsevolod le rejoint bientôt avec ses compagnons d’armes. Les signes néfastes se multiplient: loups, aigles et renards annoncent défaite et carnage, le fleuve roule des eaux troubles, la poussière obscurcit le ciel.

Et, de fait, en dépit d’un premier succès les Russes sont bientôt menacés d’encerclement. Dans un récit confus, coupé d’invocations et d’imprécations, le poète évoque alors les héros, les combats sanglants d’autrefois, les anciennes invasions des peuples de la steppe. Malgré les exploits de Vsevolod, Igor’ est vaincu et emmené en captivité avec son frère et son fils Vladimir.

Cependant, à Kiev, le grand-prince Svjatoslav est averti de la catastrophe par un songe que ses boïars viennent confirmer. Svjatoslav s’emporte contre la témérité des deux jeunes princes, ses cousins. Il gémit sur les dissensions séparant les princes russes, qu’il évoque les uns après les autres. Après cette longue digression, l’auteur du Slovo revient à Igor’. Ce dernier, aidé de Vlur (le Polovtse Lavor des chroniques), réussit à s’enfuir. Tel un faucon, il vole vers sa patrie, poursuivi par Kon face="EU Caron" カak, le khan des Polovtses. Finalement, Kon face="EU Caron" カak prend son parti: s’il n’a pu rejoindre le «faucon», il envisage néanmoins de lier les Russes à son peuple en faisant épouser sa fille au «fauconneau» Vladimir.

Igor’ a regagné la terre russe, accueilli par le chant des vierges et les acclamations des villes en liesse... Le Slovo s’arrête là, mais on sait, par les chroniques, qu’en 1187 Vladimir revint chez lui, accompagné de la fille de Kon face="EU Caron" カak, dont il avait eu un enfant, et qu’Igor’ bénit leur union.

Histoire d’un manuscrit

Le prince A. I. Musin-Puškin (1744-1817), grand amateur d’antiquités russes, fit connaître le Slovo dont il dit avoir acquis le manuscrit vers 1790: un de ses agents l’avait acheté à l’archimandrite Ioïl’ qui avait été à la tête du monastère du Sauveur à Jaroslavl’.

Musin-Puškin établit le texte et le traduisit en russe moderne. Plusieurs copies circulèrent dont l’une fut remise à Catherine II. Le Slovo fut finalement publié en 1800 avec sa traduction et des notes. Quant au manuscrit, il disparut dans l’incendie de Moscou en 1812.

Le texte du Slovo tranchait sur les chroniques du Moyen Âge russe par ses qualités poétiques. On en fit l’ancêtre des lettres russes et cela explique sa fortune ultérieure: au XIXe siècle, il fut retraduit et adapté par face="EU Caron" ォukovskij, Pouchkine, Kozlov, Majkov, et, surtout, inspira l’opéra de Borodin, Le Prince Igor , achevé par Glazunov et Rimski-Korsakov et représenté pour la première fois à Saint-Pétersbourg en 1890. En Union soviétique, le Slovo était considéré comme l’un des monuments de l’histoire et de la littérature russes.

La polémique sur l’authenticité du «Slovo»

Dès le début, les conditions mystérieuses de l’apparition du Slovo et, comble d’infortune, sa perte dès 1812 amenèrent plusieurs bons esprits à s’interroger sur son authenticité. L’affaire des Chants d’Ossian comme, plus tard, celle des prétendus chants illyriens de La Guzla , de Prosper Mérimée, ne purent que favoriser un certain scepticisme. En 1813, K. F. Kalajdovi face="EU Caron" カ demanda au prince Musin-Puškin de bien vouloir lui préciser «sur quoi, comment et quand fut écrit le Chant d’Igor’ et où il avait été trouvé». Il lui fut répondu que ce texte se trouvait à la fin d’un manuscrit contenant notamment les chroniques russes, manuscrit de «papier lustré»; que les lettres, assez bien tracées, permettaient de le dater de la fin du XIVe ou du début du XVe siècle. Kalajdovi face="EU Caron" カ, que ces réponses apparemment n’avaient pas satisfait, revint à la charge. Musin-Puškin garda le silence.

Si depuis cette date des philologues et des historiens ont, à plusieurs reprises, fait part de leurs doutes quant à l’origine du Slovo , c’est à partir des années 1940 que la discussion a pris toute son ampleur.

En 1940, André Mazon fit paraître un ouvrage intitulé Le Slovo d’Igor’ dans lequel il exprimait la conviction que le poème russe devait être un pastiche datant de la fin du XVIIIe siècle et auquel ni l’archimandrite Ioïl’ ni peut-être Musin-Puškin n’avaient dû être étrangers. Le fond de son argumentation reposait sur la comparaison entre le Slovo et la Zadonš face="EU Caron" カina , autre texte vieux-russe qui relate la victoire remportée en 1380, à Kulikovo, par Dimitri Donskoj sur les Tatares. Depuis longtemps les nombreuses similitudes entre les deux œuvres avaient retenu l’attention, mais on estimait généralement que c’était l’auteur anonyme de la Zadonš face="EU Caron" カina qui s’était inspiré du Slovo , récit d’événements antérieurs de deux siècles. Mazon, après avoir examiné vingt passages du Slovo qui ont leurs parallèles dans la Zadonš face="EU Caron" カina et onze «additions» dont l’obscurité révélait à ses yeux l’impuissance du pasticheur livré à lui-même et sans modèle sur quoi s’appuyer, concluait qu’il fallait renverser l’ordre chronologique admis. En 1890, la même hypothèse avait été déjà avancée par L. Léger, dans Russes et Slaves .

Huit ans plus tard parut à New York un ensemble de travaux sur le Slovo dus à un groupe animé par H. Grégoire – l’auteur de la traduction en français –, R. Jakobson et M. Szeftel. Une partie importante du recueil (cent vingt-cinq pages), intitulée «L’Authenticité du Slovo », était due à la plume de Jakobson qui s’attachait à détruire ou à ridiculiser l’argumentation de Mazon.

Ce dernier publiait en 1965, avec la traduction en français et quelques notes, un inédit du médiéviste russe M. I. Uspenskij (1866-1942) contenant «quelques données historiques sur l’origine du Slovo ...». Ce mémoire, rédigé en 1925, avait été conservé à la Maison Pouchkine, à Leningrad, où Mazon l’avait recopié en 1959. Uspenskij avait repris, souvent sans conclure, les questions posées quant à l’origine du Slovo et les réserves des chercheurs qui ne pensaient pas que ce texte pût être de la fin du XIIe siècle. Aussi Mazon voyait-il dans ces «données», «aussi mesurées que sensées», «une étape sur le chemin du retour à l’esprit critique et à la sérénité».

En Union soviétique où, par exemple, D. S. Lixa face="EU Caron" カev, le responsable de l’édition de 1950, a affirmé qu’il était «pleinement convaincu de l’authenticité du Slovo » et qu’il considérait «les arguments de ceux qui affirment qu’il a été écrit au XIIe siècle comme manifestement supérieurs», des points de vue différents se sont autrefois exprimés. Le plus connu est celui de l’historien A. A. Zimin qui a fait connaître son argumentation dans des articles de revue. Pour lui, les responsables du texte du Slovo sont Ioïl’ et Musin-Puškin.

Les polémiques, notamment entre Mazon et Jakobson, ont souvent été menées sur des points de détail où la solution retenue semble être surtout affaire d’intuition, de sentiment, d’opinion. L’analyse proprement linguistique du texte peut d’ailleurs présenter des problèmes pratiquement insolubles. Retrouve-t-on, par exemple, tel mot, telle forme attestés dans les chroniques du XIIe siècle? les tenants de l’authenticité du Slovo concluent à l’ancienneté du texte, leurs adversaires, au contraire, au fait que les chroniques ont été tout simplement utilisées par le pasticheur. Rencontre-t-on une forme insolite, un hapax? les uns y verront la preuve de l’originalité du Slovo , les autres une simple maladresse du faussaire.

Il reste que, si l’on tient le Slovo pour un texte du XIIe siècle, deux éléments, au moins, ne laissent pas de surprendre: le début même du texte où l’on annonce qu’on dira «en paroles anciennes» (starymi slovesy ) les exploits de la troupe d’Igor’; les fréquentes références à la mythologie slave qui contrastent avec l’atmosphère chrétienne qui est celle des anciennes chroniques russes. Depuis la mort d’André Mazon, la polémique semblait éteinte. Une curieuse discussion s’est toutefois développée en U.R.S.S. à partir de 1976 à propos d’un ouvrage de O. O. Sulejmenov dans lequel cet auteur kazakh avait exalté l’apport des éléments orientaux dans la littérature de l’ancienne Russie et notamment dans le Slovo . D’autre part, le slaviste québécois J. Y. Le Guillou a donné en 1977 une traduction en français de ce texte, accompagnée de notes et de commentaires dans lesquels il penche, pour l’essentiel, vers le point de vue exprimé par H. Grégoire et R. Jakobson.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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